Jerraom
14-04-2002, 23:14
Il s’accroupit sur le rebord du gratte-ciel. L’immensité de verre qui l’entourait brillait de mille feux sous le soleil à son zénith et l’éblouissait. Il jeta un regard en contrebas, et une larme descendit sur sa joue et tomba ensuite dans le vide. La goutte, amère d’une sombre tristesse, arriva, plusieurs instants après, sur le visage d’une jeune femme qui semblait endormie, puis coula lentement sur son cou, pour ensuite se mêler à la flaque d’hémoglobine qui entourait le cadavre. D’autres larmes ruisselèrent sur le corps de la défunte, avant de se lier au rouge cruel de la mort.
Une pluie fine commença. Il regarda le ciel, qui, semblant avoir quelque compassion, transforma son eau en sang. Un sang visqueux qui, séchant rapidement, restait collé.
La femme étendue sans vie ouvrit brusquement ses yeux… je connaissais ce vert intense, ce regard éternellement triste… Il s’agissait de mon regard. Je regardais alors les cheveux de la morte. Les miens. Ce nez, ces lèvres, cette bouche, ce cou, ses épaules, cette poitrine, les miens. Ce corps, le mien. Cette morte était…
MOI… J’émergeais de mon sommeil et me relevai brutalement, étouffant un cri. Je me mis à sangloter. Je pris ma tête entre mes mains. J’attendais plusieurs secondes, minutes, sans doute plus, avant de pouvoir me ressaisir. Ce n’était qu’un songe, un malheureux songe. Un affreux cauchemar. Oui, c’était ça, un affreux cauchemar qui appartenait à mon inconscient, au royaume des rêves, quelque chose d’irréel…
Je me levai lentement, un peu étourdie par toutes ces émotions. Je voyais légèrement flou, comme au travers d’un voile sombre, obscurcissant mon regard. Je passais la main devant mes yeux, je ne voyais plus rien… Le manteau de noirceur avait entièrement recouvert mes yeux, et tout était noir, entièrement noir, rien que du noir. J’avais les yeux ouverts pourtant. Je retombais sur mon lit, attendant que cette chose étrange veuille bien s’arrêter… Que je me réveille enfin.
Midi déjà ! J’avais ouvert les yeux, doucement. Midi… A la seconde près, midi. Le hasard est une chose bien étrange. Je me mis à rire. Ce rêve que j’avais fait, et ce faux réveil, étaient vraiment quelque chose d’incroyable. Il faudrait que je l’écrive un jour…
Après un déjeuner où je ne mangeais presque rien, j’étais quelqu’un qui n’avait jamais faim, je me lavais puis m’habillais. Cette robe-là irait à me ravir. Une robe noire, fendue sur le côté jusqu’à la cuisse, un décolleté allant du haut du dos jusqu’en bas, une robe magnifique, simple mais superbe. J’adorais le noir, depuis toujours. Le noir, l’absence de couleurs, le vide. Il reflétait assez bien mon pessimisme constant. J’avais ouvert les yeux étant enfant sur ce monde. Des yeux horrifiés, mais des yeux de vérité.
Mes souvenirs remontaient, fouillant dans ma chair, dans mon esprit, tout ce qu’ils pouvaient en tirer, pour jaillir ensuite au grand jour, ou plutôt à mon jour. Je sentais que j’allais me trouver mal, et décidais de m’asseoir sur mon lit. Je percevais la remontée de ce qui était au plus profond de moi. Mon histoire. Mon vécu. Ma vie. Mon existence toute entière. Comment pouvait-on condenser tout ça, cette infinité de souvenirs en un seul, un seul immense certes, mais un seul ?
Je me voyais à l’intérieur de mon corps, je voyais par mes yeux, je sentais par mon nez, mais je ressentais tout indépendamment et il m’était impossible d’intervenir en quoi que ce soit.
J’étais née dans une petite ville. L’hôpital était minuscule, mais comportait tout de même une maternité. Je vis un grand flash, et sentit l’air entrer dans mes poumons. Je criais. On me tendit à bout de bras et je découvris le monde sous son plus beau jour. Ma mère. Ma mère était une femme très belle. Elle avait de grands yeux gris qui riaient tout le temps, de longs cheveux qui descendaient en cascade jusqu’en bas de son dos, une peau douce, un visage fin. Mais ce que j’aimais le plus en elle était sa voix. Le soir, elle me chantait une berceuse d’une voix claire et suave. C’était une femme généreuse et toujours optimiste. Une personne de bien. Son fiancé l’avait quittée après l’avoir mise enceinte, et il avait fui avec une autre femme. Je savais qu’elle en pleurerait encore durant de nombreuses années. Mais elle ne me regrettait pas, jamais une larme, jamais elle ne s’énervait, et jamais je ne faisais de bêtises. Elle avait une bouche merveilleuse, envoûtante. C’était quelqu’un d’exceptionnel.
Ces dix premières années qui défilèrent devant moi furent les plus heureuses. Seulement ce bonheur ne durerait pas… J’ai toujours gardé cette vision de mon enfance. Ma mère qui rentrait chez moi. Ce fut la première fois que je la vis en larmes. Je courrais vers elle et tendit mes bras. Elle se baissa, et m’entoura des siens. Ses larmes abreuvèrent ma robe, une robe blanche, que j’ai toujours gardée en son honneur. Je me mis à pleurer aussi, et je lui demandais inquiète, angoissée, ce qu’il y avait. Elle n’arrivait pas à me répondre, la gorge nouée. Je fus terrorisée. Je lisais dans ses yeux qu’elle allait mourir. Cela me parut comme une évidence. Quelque chose de certain. Quelque chose qui arriverait quoique l’on fasse.
Les deux années qui suivirent furent la déchéance de ce rêve parfait dans lequel je vivais. Ma mère était souvent absente, couchée sur son lit, souffrante. J’étais de plus en plus souvent livrée à moi-même, et je découvris que la sphère que ma mère avait préservée autour de moi n’était qu’une illusion. Un faux reflet du monde. Un miroir brisé. Le monde était en guerre. La Mort était partout, omniprésente. Le journal, les discutions, les regards entendus, les regards chargés de tristesse, les regards de haine, les regards de peur, les regards indécis. Je ne savais que penser. En vouloir à ma mère, elle qui avait voulu me protéger, ou la détester pour m’avoir caché ça ? Je n’étais qu’une enfant, mais pourtant j’ouvrais déjà les yeux. Des yeux qui sondaient le monde, qui l’exploraient, s’insinuaient à travers toute la tristesse, la violence, la haine, le bonheur, la joie, le plaisir. J’adorais cet univers comme je le haïssais.
Je ne pouvais lui en vouloir de m’avoir enlevé des yeux les maux de la Terre par un voile d’ignorance composée de gentillesse, de douceur, de paix et d’amour. Elle avait voulu me protéger comme toutes les mères protègent leurs enfants. Elle était mourante, et passait de plus en plus de temps à l’hôpital. Non, je ne pouvais pas lui dire, lui avouer que je savais, que j’avais découvert une des pires vérités de ce monde ! Je ne voulais pas lui faire de mal, la préserver, la garder le plus de temps possible auprès de moi. Je l’aimais d’un amour immense. C’était ma mère. Cette mère que j’avais toujours préférée à tous.
J’étais une enfant solitaire. Je l’avais toujours été. Ce n’était pas la faute de ma mère. Ce n’était pas ma faute à moi non plus. Je préférais être solitaire. Solitaire, mais pas seule. Je me parlais. Je voyais le monde. Je cherchais à décrypter les énigmes de la vie et de la mort. J’aimais le temps lent, qui s’écoulait jusqu’à n’en plus finir. Les différents maîtres que j’avais eu me trouvaient l’air triste, ailleurs, présente mais dans l’infini. Une enfant différente. Ils attribuaient cela à ce que ma mère allait mal, que j’étais souvent seule chez moi. Ils ne pouvaient s’apercevoir que je cherchais ma propre conscience, cherchant à me comprendre, et à comprendre ce qui m’entourait…
----------------------
(c) Jerraom
Une pluie fine commença. Il regarda le ciel, qui, semblant avoir quelque compassion, transforma son eau en sang. Un sang visqueux qui, séchant rapidement, restait collé.
La femme étendue sans vie ouvrit brusquement ses yeux… je connaissais ce vert intense, ce regard éternellement triste… Il s’agissait de mon regard. Je regardais alors les cheveux de la morte. Les miens. Ce nez, ces lèvres, cette bouche, ce cou, ses épaules, cette poitrine, les miens. Ce corps, le mien. Cette morte était…
MOI… J’émergeais de mon sommeil et me relevai brutalement, étouffant un cri. Je me mis à sangloter. Je pris ma tête entre mes mains. J’attendais plusieurs secondes, minutes, sans doute plus, avant de pouvoir me ressaisir. Ce n’était qu’un songe, un malheureux songe. Un affreux cauchemar. Oui, c’était ça, un affreux cauchemar qui appartenait à mon inconscient, au royaume des rêves, quelque chose d’irréel…
Je me levai lentement, un peu étourdie par toutes ces émotions. Je voyais légèrement flou, comme au travers d’un voile sombre, obscurcissant mon regard. Je passais la main devant mes yeux, je ne voyais plus rien… Le manteau de noirceur avait entièrement recouvert mes yeux, et tout était noir, entièrement noir, rien que du noir. J’avais les yeux ouverts pourtant. Je retombais sur mon lit, attendant que cette chose étrange veuille bien s’arrêter… Que je me réveille enfin.
Midi déjà ! J’avais ouvert les yeux, doucement. Midi… A la seconde près, midi. Le hasard est une chose bien étrange. Je me mis à rire. Ce rêve que j’avais fait, et ce faux réveil, étaient vraiment quelque chose d’incroyable. Il faudrait que je l’écrive un jour…
Après un déjeuner où je ne mangeais presque rien, j’étais quelqu’un qui n’avait jamais faim, je me lavais puis m’habillais. Cette robe-là irait à me ravir. Une robe noire, fendue sur le côté jusqu’à la cuisse, un décolleté allant du haut du dos jusqu’en bas, une robe magnifique, simple mais superbe. J’adorais le noir, depuis toujours. Le noir, l’absence de couleurs, le vide. Il reflétait assez bien mon pessimisme constant. J’avais ouvert les yeux étant enfant sur ce monde. Des yeux horrifiés, mais des yeux de vérité.
Mes souvenirs remontaient, fouillant dans ma chair, dans mon esprit, tout ce qu’ils pouvaient en tirer, pour jaillir ensuite au grand jour, ou plutôt à mon jour. Je sentais que j’allais me trouver mal, et décidais de m’asseoir sur mon lit. Je percevais la remontée de ce qui était au plus profond de moi. Mon histoire. Mon vécu. Ma vie. Mon existence toute entière. Comment pouvait-on condenser tout ça, cette infinité de souvenirs en un seul, un seul immense certes, mais un seul ?
Je me voyais à l’intérieur de mon corps, je voyais par mes yeux, je sentais par mon nez, mais je ressentais tout indépendamment et il m’était impossible d’intervenir en quoi que ce soit.
J’étais née dans une petite ville. L’hôpital était minuscule, mais comportait tout de même une maternité. Je vis un grand flash, et sentit l’air entrer dans mes poumons. Je criais. On me tendit à bout de bras et je découvris le monde sous son plus beau jour. Ma mère. Ma mère était une femme très belle. Elle avait de grands yeux gris qui riaient tout le temps, de longs cheveux qui descendaient en cascade jusqu’en bas de son dos, une peau douce, un visage fin. Mais ce que j’aimais le plus en elle était sa voix. Le soir, elle me chantait une berceuse d’une voix claire et suave. C’était une femme généreuse et toujours optimiste. Une personne de bien. Son fiancé l’avait quittée après l’avoir mise enceinte, et il avait fui avec une autre femme. Je savais qu’elle en pleurerait encore durant de nombreuses années. Mais elle ne me regrettait pas, jamais une larme, jamais elle ne s’énervait, et jamais je ne faisais de bêtises. Elle avait une bouche merveilleuse, envoûtante. C’était quelqu’un d’exceptionnel.
Ces dix premières années qui défilèrent devant moi furent les plus heureuses. Seulement ce bonheur ne durerait pas… J’ai toujours gardé cette vision de mon enfance. Ma mère qui rentrait chez moi. Ce fut la première fois que je la vis en larmes. Je courrais vers elle et tendit mes bras. Elle se baissa, et m’entoura des siens. Ses larmes abreuvèrent ma robe, une robe blanche, que j’ai toujours gardée en son honneur. Je me mis à pleurer aussi, et je lui demandais inquiète, angoissée, ce qu’il y avait. Elle n’arrivait pas à me répondre, la gorge nouée. Je fus terrorisée. Je lisais dans ses yeux qu’elle allait mourir. Cela me parut comme une évidence. Quelque chose de certain. Quelque chose qui arriverait quoique l’on fasse.
Les deux années qui suivirent furent la déchéance de ce rêve parfait dans lequel je vivais. Ma mère était souvent absente, couchée sur son lit, souffrante. J’étais de plus en plus souvent livrée à moi-même, et je découvris que la sphère que ma mère avait préservée autour de moi n’était qu’une illusion. Un faux reflet du monde. Un miroir brisé. Le monde était en guerre. La Mort était partout, omniprésente. Le journal, les discutions, les regards entendus, les regards chargés de tristesse, les regards de haine, les regards de peur, les regards indécis. Je ne savais que penser. En vouloir à ma mère, elle qui avait voulu me protéger, ou la détester pour m’avoir caché ça ? Je n’étais qu’une enfant, mais pourtant j’ouvrais déjà les yeux. Des yeux qui sondaient le monde, qui l’exploraient, s’insinuaient à travers toute la tristesse, la violence, la haine, le bonheur, la joie, le plaisir. J’adorais cet univers comme je le haïssais.
Je ne pouvais lui en vouloir de m’avoir enlevé des yeux les maux de la Terre par un voile d’ignorance composée de gentillesse, de douceur, de paix et d’amour. Elle avait voulu me protéger comme toutes les mères protègent leurs enfants. Elle était mourante, et passait de plus en plus de temps à l’hôpital. Non, je ne pouvais pas lui dire, lui avouer que je savais, que j’avais découvert une des pires vérités de ce monde ! Je ne voulais pas lui faire de mal, la préserver, la garder le plus de temps possible auprès de moi. Je l’aimais d’un amour immense. C’était ma mère. Cette mère que j’avais toujours préférée à tous.
J’étais une enfant solitaire. Je l’avais toujours été. Ce n’était pas la faute de ma mère. Ce n’était pas ma faute à moi non plus. Je préférais être solitaire. Solitaire, mais pas seule. Je me parlais. Je voyais le monde. Je cherchais à décrypter les énigmes de la vie et de la mort. J’aimais le temps lent, qui s’écoulait jusqu’à n’en plus finir. Les différents maîtres que j’avais eu me trouvaient l’air triste, ailleurs, présente mais dans l’infini. Une enfant différente. Ils attribuaient cela à ce que ma mère allait mal, que j’étais souvent seule chez moi. Ils ne pouvaient s’apercevoir que je cherchais ma propre conscience, cherchant à me comprendre, et à comprendre ce qui m’entourait…
----------------------
(c) Jerraom